Le 25 mai 1963, à Addis-Abeba, les pères fondateurs de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) posaient les bases d’un rêve immense : celui d’une Afrique unie, forte, souveraine et capable de parler d’une seule voix dans le concert des nations. Trente-deux chefs d’État et de gouvernement, dont l’empereur Haïlé Sélassié Ier d’Éthiopie, Kwame Nkrumah du Ghana, Ahmed Sékou Touré de Guinée, Gamal Abdel Nasser de l’Égypte, Jomo Kenyatta du Kenya, Julius Nyerere de Tanzanie et bien d’autres, signaient la Charte de l’OUA dans un élan de panafricanisme fervent. Soixante-trois ans plus tard, ce rêve demeure inachevé, bien que l’OUA ait évolué en Union africaine (UA) en 2002 à Durban.
À l’occasion de cet anniversaire historique, une question fondamentale mérite d’être posée avec lucidité et sans complaisance : l’Afrique peut-elle encore survivre durablement dans le désordre actuel du monde avec ses micro-États hérités de la colonisation et de la Conférence de Berlin de 1884-1885 ?
La réponse apparaît de plus en plus évidente : non.
Le monde traverse aujourd’hui une profonde recomposition géopolitique, marquée par une multipolarité conflictuelle. Les grandes puissances se livrent une bataille stratégique sans merci pour le contrôle des ressources naturelles, des corridors maritimes comme la mer Rouge et le canal de Suez, des technologies de pointe — intelligence artificielle, semi-conducteurs, énergies vertes —, des monnaies de réserve et des zones d’influence. Derrière la guerre en Ukraine, les tensions autour de Taïwan, la militarisation accrue de la mer Rouge par les Houthis et d’autres acteurs régionaux, ou encore la compétition féroce autour des minerais stratégiques africains — cobalt, lithium, terres rares, coltan —, se dessine un nouveau partage du monde entre les États-Unis, la Chine, la Russie, et dans une moindre mesure l’Inde et l’Union européenne.
Dans cette confrontation globale, l’Afrique risque une nouvelle fois d’être réduite au rôle de simple réservoir de matières premières, de terrain d’affrontement des puissances étrangères et de marché captif pour les biens manufacturés.
Le danger est réel et urgent. Malgré ses immenses richesses minières — plus de 30 % des réserves mondiales de minerais critiques pour la transition énergétique —, énergétiques — pétrole, gaz, potentiel solaire et éolien exceptionnel —, agricoles — 60 % des terres arables non cultivées du monde — et démographiques — une population jeune dépassant 1,4 milliard d’habitants en 2026 et projetée à 2,5 milliards d’ici 2050 —, le continent reste politiquement fragmenté en 55 États, économiquement dépendant et militairement vulnérable. Avec des économies souvent faibles et dispersées, l’Afrique peine à défendre ses intérêts stratégiques face aux grands blocs continentaux que constituent les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde ou encore l’Union européenne.
Pourtant, dès 1963, Kwame Nkrumah avait perçu ce danger avec une extraordinaire clairvoyance. À Addis-Abeba, il avertissait ses homologues avec force : « Nous devons nous unir maintenant ou périr. » Il comprenait que l’indépendance politique formelle, sans puissance économique, militaire et diplomatique collective, conduirait inévitablement au néocolonialisme à travers l’endettement, les accords inégaux et l’instrumentalisation des élites locales. « L’Afrique doit s’unir ou périr », martelait-il, plaidant pour un gouvernement continental unique, une défense commune, une monnaie africaine et un marché commun.
L’histoire lui a donné raison de manière tragique. Les décennies qui ont suivi ont vu se multiplier les guerres civiles, les coups d’État, l’endettement massif, les ingérences étrangères persistantes et le pillage systématique des ressources à travers des contrats opaques et les flux financiers illicites. Beaucoup de dirigeants ont préféré préserver des souverainetés fragiles, parfois fictives, plutôt que de risquer la construction d’une véritable fédération continentale. Résultat : les frontières coloniales, artificielles et souvent sources de tensions, ont survécu, tandis que l’unité africaine est restée trop souvent un slogan rhétorique.
Aujourd’hui, les enjeux sécuritaires rendent cette union plus indispensable que jamais. Le Sahel est devenu l’un des principaux foyers du terrorisme mondial. Des groupes armés affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique multiplient les attaques coordonnées contre les bases militaires et les centres urbains, notamment au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Les conflits se propagent dans plusieurs régions — Soudan, République démocratique du Congo, Corne de l’Afrique — pendant que des bases militaires étrangères continuent de s’implanter ou de se repositionner : États-Unis à Djibouti, Russie à travers les Africa Corps, Turquie, Émirats arabes unis, Chine, entre autres. Dans le même temps, les grandes puissances renforcent leur présence économique et stratégique autour des ports, des minerais rares, du pétrole, du gaz et des infrastructures numériques.
Aucun État africain pris isolément ne peut faire face à ces défis colossaux. Aucun micro-État ne peut peser seul dans les négociations commerciales mondiales, protéger efficacement ses ressources stratégiques contre les contrats léonins, financer une défense moderne ou imposer sa monnaie sur la scène internationale face au dollar, à l’euro ou au yuan.
L’avenir du continent passe donc inévitablement par la construction progressive d’un État fédéral africain doté :
d’une défense commune, avec une force africaine unifiée capable de sécuriser les frontières et de défendre les intérêts stratégiques du continent ;
d’une diplomatie commune, afin de négocier en bloc avec les grandes puissances ;
d’une politique économique intégrée, accélérant notamment la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) ;
d’une monnaie africaine forte, adossée aux richesses continentales et gérée par une Banque centrale africaine indépendante ;
d’institutions continentales puissantes, démocratiques et transparentes, avec un Parlement fédéral élu et une Cour de justice supranationale.
L’objectif n’est pas de supprimer les identités nationales, les cultures riches et diversifiées ni les souverainetés locales légitimes, mais de créer une puissance continentale souveraine capable de protéger les intérêts des peuples africains dans un monde dominé par les grands ensembles géopolitiques. L’exemple des États-Unis, de l’Union européenne, de la Chine ou encore de l’Inde démontre qu’aucune grande puissance moderne ne s’est construite dans la fragmentation et la division.
L’Afrique possède tous les atouts pour devenir l’une des premières puissances mondiales du XXIe siècle : une jeunesse abondante et dynamique, des ressources stratégiques essentielles à la transition énergétique mondiale, une position géographique exceptionnelle reliant l’Atlantique, l’océan Indien et la Méditerranée, ainsi qu’un immense marché intérieur. Mais sans unité politique réelle et institutions fortes, ces richesses continueront de profiter principalement aux autres puissances à travers l’exportation brute des matières premières et l’importation des produits finis.
Le combat pour l’État fédéral africain n’est donc plus une utopie idéologique. Il est devenu une nécessité historique, stratégique, économique et civilisationnelle. Dans le monde brutal qui se dessine, marqué par la rivalité des puissances et la fragmentation géopolitique, les États faibles seront dominés, instrumentalisés ou marginalisés.
Il est temps que les dirigeants africains hâtent résolument le pas vers la construction d’un véritable État fédéral africain. L’heure n’est plus aux simples discours commémoratifs ni aux sommets symboliques sans lendemain. L’Union africaine doit être renforcée, la ZLECAf pleinement appliquée, les politiques harmonisées et les infrastructures continentales accélérées. Plus que jamais, une conscience panafricaine doit être cultivée auprès des nouvelles générations.
Car si l’Afrique refuse d’avancer vers son unité politique, économique et militaire, elle risque de retomber progressivement dans une nouvelle forme de recolonisation, plus subtile mais tout aussi dangereuse : celle de la dépendance économique, de la domination technologique, de l’endettement stratégique et de la confiscation de ses ressources par les grandes puissances. L’unité africaine n’est plus un idéal lointain ; elle est désormais une question de survie historique.
Oumar Kateb Yacine, Analyste Géopolitique
Contact: bahoumaryacine777@gmail.com
