Monsieur le Procureur spécial,
Avant de vous adresser cette lettre ouverte, j’ai appris avec tristesse la perte de votre grand frère.
Permettez-moi de vous présenter, ainsi qu’à toute votre famille endeuillée, mes sincères condoléances. Qu’Allah, dans Sa miséricorde infinie, accueille son âme et lui accorde le repos éternel.
À vous, Monsieur le Procureur spécial près la CRIEF,
Je m’adresse aujourd’hui à vous avec respect, non pas pour vous attaquer, mais pour vous adresser un conseil, un rappel et une réflexion sincère.
Dans la vie, lorsque Dieu vous donne une chance, il faut savoir la reconnaître, la comprendre et surtout la gérer avec humilité et sagesse.
Je vous invite à revenir un instant en arrière, à une période que vous connaissez mieux que quiconque : celle qui a suivi la dissolution du gouvernement en 2024.
À cette époque, vous avez été éloigné des affaires. Vous êtes resté plusieurs mois, voire plus d’une année, à la maison. Durant cette période, vous avez certainement pu observer une réalité que beaucoup de responsables découvrent seulement lorsqu’ils quittent le pouvoir : lorsque vous n’occupez plus une fonction officielle, les appels se raréfient, les sollicitations diminuent et certaines relations deviennent soudainement silencieuses.
Mais dès que vous revenez aux affaires et que vous occupez une fonction de responsabilité, tout change.
Ceux qui, hier, ne publiaient pas votre photo sur les réseaux sociaux, ne vous identifiaient pas et ne cherchaient pas à vous approcher, deviennent soudainement vos amis. Tout le monde veut vous appeler. Tout le monde veut être en contact avec vous. Tout le monde veut être proche de vous.
Et c’est précisément à ce moment-là qu’un responsable doit être le plus prudent.
C’est au moment de la gloire que l’humilité doit être la plus grande.
C’est au moment où tout le monde vous applaudit qu’il faut davantage écouter. C’est au moment où tout le monde cherche votre proximité qu’il faut davantage savoir distinguer les intérêts personnels de l’intérêt général.
Monsieur le Procureur spécial,
Je vous parle également à partir de ma modeste expérience et de mes recherches universitaires.
J’ai étudié en Chine et j’ai consacré mon mémoire de master à la passation des marchés publics en République de Guinée, un domaine particulièrement complexe et exposé aux risques de corruption. Au cours de mes recherches, j’ai consulté de nombreux ouvrages, travaux universitaires et mémoires consacrés à la lutte contre la corruption et à la gouvernance publique.
J’ai compris une chose essentielle : la lutte contre la corruption est l’un des combats les plus complexes qu’un État puisse mener.
La corruption n’est pas toujours visible. Elle ne se présente pas toujours sous la forme d’un acte spectaculaire. Elle peut être organisée, dissimulée, institutionnalisée et parfois même protégée par des réseaux d’influence. C’est un véritable cancer qui peut atteindre le cœur et le cerveau de l’État.
C’est pourquoi la lutte contre la corruption exige non seulement de la fermeté, mais aussi une grande discrétion, une parfaite maîtrise des procédures, une indépendance réelle et une grande prudence dans la communication.
Par ma modeste connaissance de l’expérience chinoise, j’ai pu observer que la lutte contre la corruption constitue l’un des grands combats de l’État chinois sous le leadership du président Xi Jinping. Les magistrats et les responsables chargés de ces dossiers sont généralement connus pour leur discrétion, leur sobriété et leur effacement médiatique.
La lutte contre la corruption ne doit pas devenir un spectacle. Elle doit être une œuvre de justice.
Monsieur le Procureur spécial,
Aujourd’hui, la CRIEF occupe une place particulièrement importante dans la vie publique guinéenne. Elle est observée par les citoyens, les institutions, les partenaires et l’ensemble de l’opinion nationale.
Je ne suis contre personne. Je ne suis pas contre la lutte contre la corruption. Au contraire, personne ne devrait être contre une lutte sérieuse contre le détournement des deniers publics, l’enrichissement illicite et toutes les formes de corruption qui affaiblissent l’État.
Mais précisément parce que cette lutte est nécessaire, elle doit être menée avec une rigueur absolue.
Vous avez bénéficié de la confiance renouvelée de Son Excellence le Président de la République, le Général Mamadi Doumbouya. Cette confiance constitue une responsabilité immense. La confiance du chef de l’État est une chance, mais elle est également une lourde responsabilité.
Et lorsqu’Allah vous donne une nouvelle chance, il faut savoir se souvenir des périodes difficiles, des moments de solitude et des personnes qui étaient présentes avant que les portes du pouvoir ne s’ouvrent à nouveau.
Le pouvoir est éphémère. La fonction passe. Les hommes passent. Mais les actes restent.
C’est pourquoi, Monsieur le Procureur spécial, je vous adresse ce conseil avec respect : soyez prudent avec votre entourage. Soyez prudent avec les personnes qui apparaissent soudainement dans votre vie lorsque vous occupez une fonction de pouvoir. Soyez prudent avec ceux qui vous appellent aujourd’hui alors qu’ils étaient absents hier.
Et surtout, restez fidèle à la justice, à la vérité et à la République.
La lutte contre la corruption est trop importante pour être affaiblie par les excès de communication, les querelles personnelles ou les stratégies d’influence. Elle doit être menée avec calme, méthode, impartialité et responsabilité.
Monsieur le Procureur spécial,
Vous avez aujourd’hui une responsabilité historique. Vous pouvez contribuer à renforcer la confiance des Guinéens dans la justice et dans la lutte contre la corruption.
Mais pour cela, il faut que la justice soit non seulement rendue, mais qu’elle soit également perçue comme indépendante, impartiale et rigoureuse. La Justice ne se rend pas sur les réseaux sociaux.
Monsieur le Procureur spécial,
Je voudrais également attirer votre attention sur un point essentiel : la lutte contre la drogue, aussi importante soit-elle, est souvent plus simple à établir que la lutte contre la corruption.
La corruption est plus complexe. Elle s’organise dans les circuits administratifs, financiers, économiques et parfois politiques. Elle exige des enquêtes longues, minutieuses et discrètes.
Vous souhaitez contribuer à la mise en œuvre de la vision de Son Excellence le Président de la République, le Général Mamadi Doumbouya, qui a toujours affirmé que, face à la lutte contre la corruption, il ne devait y avoir ni ami, ni parent, ni frère.
C’est précisément pour cette raison que votre responsabilité est immense.
Mais, Monsieur le Procureur spécial, une enquête pour corruption ne se mène pas sur les réseaux sociaux. Le Code de procédure pénale est clair. Je ne vous apprends rien.
Les actes d’enquête, les pièces de procédure et les documents judiciaires ne devraient pas se retrouver exposés publiquement sur les réseaux sociaux avant que la procédure n’ait suivi son cours normal.
Un procureur chargé de dossiers aussi sensibles doit être un procureur discret, méthodique, rigoureux et, autant que possible, à l’abri de l’agitation médiatique.
La justice ne doit pas être guidée par les tendances des réseaux sociaux. Elle ne doit pas être influencée par les commentaires, les applaudissements ou les pressions de l’opinion publique.
Aujourd’hui, cependant, l’impression qui se dégage est que certaines procédures, certains réquisitoires ou certains documents liés à l’ouverture d’enquêtes se retrouvent sur les réseaux sociaux et dans les médias.
Monsieur le Procureur spécial, ce n’est pas une bonne pratique judiciaire. La justice doit parler à travers les actes de procédure, les décisions de justice et les mécanismes prévus par la loi.
Elle ne doit pas être transformée en spectacle médiatique. Je vous le dis avec respect : vous devriez être un procureur sous les radars, et non un procureur constamment sous les projecteurs. Souvenez-vous de la période où vous étiez à la maison.
À cette époque, toutes les personnes qui vous réclament aujourd’hui, qui publient vos photos et qui vous présentent comme un homme exceptionnel n’étaient pas aussi présentes dans les médias.
Vos photos ne circulaient pas de la même manière sur les réseaux sociaux.
Il a fallu que Son Excellence le Président de la République, le Général Mamadi Doumbouya, vous accorde une nouvelle chance et vous confie à nouveau de grandes responsabilités pour que certains découvrent soudainement vos qualités.
Méfiez-vous de cette popularité soudaine.
La popularité liée à une fonction est souvent fragile. Elle disparaît parfois aussi vite qu’elle est apparue.
Si vous lisez cette lettre aujourd’hui, je souhaiterais simplement que vous compreniez l’enjeu de la responsabilité que vous incarnez.
Vous occupez aujourd’hui une fonction importante dans la République. Vous avez entre vos mains une responsabilité considérable. Mais toute chose a un début et toute chose a une fin.
Nous souhaitons tous que vous réussissiez dans votre mission et que vous puissiez contribuer efficacement à la vision du Président Mamadi Doumbouya dans la lutte contre la corruption.
Mais cette lutte ne doit pas se gagner sur les réseaux sociaux. Elle ne doit pas se gagner dans les médias. Elle doit se gagner dans les dossiers, dans les preuves, dans les enquêtes, dans le respect de la loi et dans la solidité des procédures.
La lutte contre la corruption doit être forte dans les tribunaux, pas bruyante sur les réseaux sociaux. Vous devez également veiller scrupuleusement au respect du principe fondamental de la présomption d’innocence.
Je vous le dis en tant qu’observateur de vos activités et en tant que citoyen qui souhaite voir la justice guinéenne progresser.
En observant certaines procédures depuis votre arrivée à la tête du parquet spécial, on peut parfois avoir le sentiment que la présomption d’innocence est mise à rude épreuve.
Je sais que certains diront peut-être que je suis contre vous. Mais cette lettre ouverte n’est pas une lettre de haine. Ce n’est pas une attaque personnelle. C’est une lettre de conseil.
Si vous comprenez le message que je vous adresse, il peut vous être utile. Il peut vous aider à mieux exercer votre fonction. Il peut vous aider à mener vos enquêtes conformément au Code de procédure pénale.
Il peut vous aider à comprendre que, dans une fonction aussi sensible, la discrétion n’est pas une faiblesse. La discrétion est une force.
Monsieur le Procureur spécial,
Votre destin dans cette fonction dépend aussi de vos propres choix. Votre avenir est entre vos mains.
La manière dont vous exercerez cette responsabilité déterminera la manière dont l’histoire retiendra votre passage à la tête du parquet spécial près la CRIEF.
Nous souhaitons tous que vous réussissiez.
Nous souhaitons tous que vous contribuiez à la lutte contre la corruption.
Nous souhaitons tous que vous aidiez le Président de la République à bâtir un État plus fort, plus juste et plus responsable.
Mais pour y parvenir, la justice doit rester au-dessus des réseaux sociaux, au-dessus des médias et au-dessus des passions.
La République a besoin d’une justice forte, mais une justice forte est d’abord une justice discrète, indépendante, impartiale et respectueuse de la loi.
Si vous lisez cette lettre, Monsieur le Procureur spécial, j’espère que vous comprendrez le sens de mon message.
Et si vous estimez que mes observations peuvent vous être utiles, je serais heureux de savoir que cette lettre a été comprise dans l’esprit dans lequel elle a été écrite.
Je vous le dis avec respect : la fonction que vous occupez est une chance, mais elle est aussi une épreuve.
Que Dieu vous donne la sagesse nécessaire pour l’exercer. Que Dieu vous protège, vous accorde la force dans cette période de deuil et apporte consolation à votre famille.
Et que l’âme de votre grand frère repose en paix.
Avec tout le respect dû à votre fonction.
*Billy Keita, citoyen en méditation mais passif.*

